Semblant surgir de l'inconscient ou du rêve, ces photographies signées
Patrick Collandre et intitulées « Encres » convient le spectateur au jeu fascinant
et ambigu de la métamorphose. "Phénomène dramatique primordial" selon Nietzche,
la métamorphose photographique représente avant tout ce lieu privilégié où la
fabrication d'un « mystère » est révélé.Un mystère qui, chez Collandre,
ressemblerait beaucoup à une recette de cuisine. Avec ses ingrédients, ses
ustensiles mais aussi ses réactions et ses temps de mijotement... Flashback.
        Peintre dans la mouvance du surréaliste Yves Tanguy, photographe et
surtout créateur perfectionniste de factices,Patrick Collandre ne se sent à l'aise
qu'au milieu de ses instruments et lorsqu'il doit distiller la matière pour en extirper
des objets « réalistes » qu'une toute petite « anomalie » différenciera de la copie
servile et contribuera à rendre attachants,fragiles, humanisés. Réalisés souvent
pour des campagnes publicitaires prestigieuses, les factices -ou ces clones
fantastiques-déstabilisent toujours le spectateur : pinceaux dont les poils
ressemblent à des boutons de jonquille, carapace de tortue épousant la forme
d'une chaussure, ceps de vigne taillés comme des bonzaïs... Autant de « trucages »
ou plutôt d'histoires que Patrick Collandre aime à divulguer avec une précision
gourmande.
        De même pour les Encres, cette étonnante explosion sous-marine, qui semble
sourdre des profondeurs et crever la surface d'une eau tranquille, ou encore ce
« paysage » de tourbillons solidifiés, qui s'élève vers une nuit constellée, ne
manqueront pas de dévoiler partiellement les forces souterraines qui les animent.
Pour les faire apparaître, il suffit de retourner l'image.Celle-ci exhibera alors tout
ce qui se trame sous la surface du liquide : " Ce sont des gouttes d'encre que je
jette à la surface d'un liquide de densité et de viscosité différente, explique le
créateur. Je photographie au 1/10 000 e de seconde cette chute qui a lieu
dans un aquarium de 25 cm de diamètre sur lequel j'ai fixé un transparent
représentant un ciel nuageux par exemple.Les gouttes captent logiquement les
reflets du soleil couchant... " Ensuite, quelques retouches sur Photoshop pour
parfaire la colorimétrie et éliminer certains « bruits », et le tour est joué...
L'image présente à la fois la métamorphose et ce qui l'a provoquée
(ou la fin et les moyens).
        Vertiges des imbrications, un peu comme dans la célèbre composition aux
poissons du dessinateur M.C. Escher, les images renvoient alors le spectateur à
lui-même et conservent à jamais le secret du vivant... Aussi, il est plus sage
d'interpréter à notre façon ces rencontres d'éléments à la simplicité quasi
biblique (eau, huile, encre...) et de laisser le regard se perdre parmi ces
paysages lunaires, ces architectures aériennes ou ces êtres fantasmagoriques
dont la complexité affole... De même que les éclaboussures réalisées à l'encre
par Victor Hugo, Les Tâches du surréel,signifiaient indifféremment des
végétaux, des animaux ou des figures humaines,la matière des images de
Patrick Collandre -pour peu que les encres utilisées soient assez denses- nous
échappe. Est-ce encore du liquide, ou bien une organisation minérale ?
De la fumée ou bien des volutes de gaz ?
        Assurément, ces modèles, qui ne doivent rien à la technologie des microscopes
ou des télescopes ni aux algorithmes des fractales,attisent notre imaginaire.

        Tout l'art de Patrick Collandre, qui fait quotidiennement de l'illusion son métier,
consiste à être présent lors de ces expériences métamorphiques et à nous les
montrer, une fois n'est pas coutume, sans artifice.


                                                                                                Annik Hémery